Écouter les autistes
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DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION EN MATIÈRE D’AUTISME

vendredi 7 juin 2019, par le Collectif de praticiens auprès d’autistes

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DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION EN MATIÈRE D’AUTISME.

par J-C Maleval.

À une demande d’adhésion d’un psychanalyste, qui prône d’ « Ecouter les autistes », le « Collectif pour la libre expression des autistes » oppose une réponse négative peu nuancée [1]. Non seulement tout ce qu’il peut dire serait erroné, mais son portrait tracé en filigrane apparaît franchement repoussant : imbu de son savoir, très vénal, écrivant des inepties, paternaliste, pontifiant, culpabilisant les parents, voire maltraitant (packing). Un être si bête et si abject ne peut qu’être désigné à la vindicte populaire : le Collectif ne recule pas à justifier l’insulte à son égard.

Essayons malgré tout de faire entendre une argumentation rationnelle. Sans guère d’espoir : la pratique psychanalytique rappelle quotidiennement que l’humain est dominé par ses passions et qu’il ne les maîtrise qu’avec beaucoup de travail et d’efforts. Une argumentation rationnelle ne signifie pas exprimer la vérité sur l’autisme, ce qui serait bien ridicule à l’égard d’une question si complexe, il s’agit d’inciter à prendre en compte des hypothèses qui ont leur cohérence, leur logique et des conséquences cliniques évaluables, principalement par des études de cas, mais aussi plus récemment par des études scientifiques.

La réponse du Collectif inclut dans les premiers paragraphes quelques questions à mon adresse qui pourraient peut-être initier un dialogue fructueux. Tentons de l’engager.

M’exprimai-je au nom de l’ensemble des psychanalystes freudo-lacaniens ? Une excellente question qui conduit à souligner que la psychanalyse n’est pas une. Quand j’utilise le « nous » il désigne un courant minoritaire, celui des lacaniens qui se réfèrent à la théorie du bord, et qui considèrent l’autisme comme une structure subjective spécifique, thèse compatible avec celle de la « neurodiversité ». La psychanalyse de l’autisme n’existe pas : elle est traversée par des courants multiples dont les conceptions de l’autisme diffèrent parfois radicalement. En revanche pour ses détracteurs elle possède une consistance, ce qui les amène à considérer le psychanalyste comme « imbu » de son savoir, et à supposer qu’il n’aurait plus rien à apprendre des autistes. Bien au contraire, la psychanalyse est une discipline qui insiste sur l’irréductibilité de chaque sujet, de sorte que le savoir psychanalytique ne peut jamais être clos ; ce qui conduisait Freud et Lacan à inciter à remettre en cause les concepts psychanalytiques avec chaque analysant – cela vaut aussi avec chaque autiste. Malgré leurs divergences, les psychanalystes possèdent en commun l’hypothèse de l’inconscient et celle des pouvoirs de la parole, tandis qu’ils prônent le respect des inventions subjectives.

L’image de bouche apparaissant au travers d’un papier rose déchiré, utilisée pour illustrer mon texte précédent [2], sur mon Blog de Mediapart, le 15 mai 2019., ne réfère pas pour moi à la théorie des bords sans trous. Une telle image se prête à ce que chacun y projette ses préconceptions. Pour le Collectif elle est « affreuse » et désigne une théorie psychanalytique. J’y mets toute autre chose : une parole (celle des autistes) qui se libère des discours roses lénifiants, politiquement corrects, par lesquels elle est volontiers recouverte.

La théorie des bords sans trous m’est imputée à tort. Elle dérive des notions de « carapace » ou de « forteresse » introduites par Tustin et Bettelheim, elle conduit à postuler un retrait social primaire, et une indifférence de l’enfant autiste à son entourage. De nombreuses études ont montré que ce n’est pas le cas. S’il faut utiliser une image, bien qu’elle soit toujours simplificatrice, préférons celle du « pseudopode », employée par Kanner. Le bord est un objet, initialement l’objet autistique, utilisé comme un pseudopode pour s’ouvrir au monde mais aussi pour se protéger. Les autistes « bâtissent une barricade » autour d’eux, note Higashida, non pour se couper du monde, mais « pour tenir les gens à distance » [3]. Il ajoute : « la vérité c’est qu’on aime beaucoup la compagnie des gens. Mais ça dégénère presque toujours », dès lors « on finit par s’habituer à la solitude sans même la remarquer » [4]. L’autiste n’est pas gêné par la présence de l’autre, il ne cherche pas activement à le fuir, il s’intéresse même tangentiellement à ce que font les membres de son entourage. En revanche, « ça dégénère presque toujours », parce que l’enfant autiste ne supporte pas qu’on l’incite à entrer dans l’échange. C’est ce que nous apprend Donna Williams quand elle souligne que dans son enfance tout ce qui tournait « autour de l’acte de donner et de recevoir » lui « restait totalement étranger » [5]. Les éducateurs expérimentés savent que la meilleure manière d’entrer en contact avec un sujet présentant une forme sévère d’autisme est d’adopter une attitude en parallèle pour capter son attention, sans rien lui demander. Quand ils travaillent avec des autistes Asperger les professionnels ont noté de longue date qu’ils sont mieux entendus quand ils parlent à la cantonade ou quand ils énoncent des lois générales. Ces phénomènes ne trouvent guère à s’expliquer dans une perspective de traitement de l’information ; en revanche ils répondent à une logique d’évitement de l’échange qui est au principe du fonctionnement subjectif de l’autiste. Bien entendu cet évitement devient de plus en plus discret à mesure que l’on progresse sur le spectre de l’autisme jusqu’à ses formes invisibles. Ce qui est avancé dans les lignes ci-dessus provient de ce que semblent m’avoir appris l’écoute et la lecture des autistes.

Le témoignage de Josef Schovanec sur son expérience négative avec la psychanalyse, comme celui de Gunilla Gerland, sont à prendre en compte. Ils mettent en évidence qu’en notre profession, comme en toute autre, il existe des gens peu compétents. J’ai déjà fait état par ailleurs de leurs cures, mais aussi de celles de Jacqueline Léger, ou de Donna Williams (avec Mary), plus positives. Répétons-le : la pratique freudienne classique qui cherche à interpréter le refoulé est inopérante avec les autistes. L’approche psychanalytique de l’autisme à laquelle nous nous référons dans le courant lacanien, ne prône ni recherche d’un sens caché, ni interprétation des formations de l’inconscient, ni alignement sur la cure des psychotiques. Elle appelle une pratique originale qui prend en compte les fonctions protectrices, régulatrices et médiatrices du bord. La cure de Louange par C. Bouyssou-Gaucher en est un exemple. Ainsi que la thérapie par le jeu de Dibs dirigée par Virginia Axline. L’hypothèse de l’inconscient trouve sa pertinence quand on constate que, comme tout être humain, les autistes éprouvent des phénomènes qui sont « plus forts qu’eux ». Pas seulement des phénomènes suscités par l’angoisse. Personne n’apprend aux autistes à élire un bord, or la plupart se choisissent un objet autistique, et cela sans délibération consciente. Personne ne leur dicte des conduites d’immuabilité, bien au contraire, pourtant elles s’imposent à eux comme rassurantes. Que la grande majorité des autistes investissent un intérêt spécifique atteste encore que le phénomène dépasse les choix individuels.

L’influence de la psychanalyse s’exprime le plus souvent dans des pratiques institutionnelles qui donnent une fonction prépondérante au savoir implicite de l’autiste, à ses points forts et à ses inventions, en particulier celles construites à partir de son bord (objet autistique, double et intérêt spécifique). Une position de non-savoir de la part des soignants est une condition nécessaire pour que les enfants sortent de leur repli et se risquent à inclure quelques personnes dans leurs opérations. Pour être en mesure d’accueillir les inventions des autistes, l’inattendu doit pouvoir trouver place dans le fonctionnement institutionnel. La polarisation de celui-ci sur des apprentissages contraints ne le permet pas.

Précisons que l’autisme, selon nous, n’est pas une maladie ; ce qui n’autorise pas à prétendre qu’il immunise de l’angoisse. Ce n’est pas l’autisme qui est traité par la cure psychanalytique, ni par d’autres méthodes, mais le mal-être qui lui est parfois associé.

La « non-efficacité » de la psychanalyse dont le collectif fait état est aujourd’hui mise en doute, même en refusant de tenir compte de multiples études de cas probantes. En 2012, les « approches psychanalytiques » et la « psychothérapie institutionnelle » étaient considérées par la Haute Autorité de Santé comme des « interventions globales non consensuelles ». Elles étaient ainsi qualifiées parce qu’il ne s’avérait pas possible de conclure à la pertinence de ces interventions, en raison « d’absences de données sur leur efficacité et de la divergence des avis exprimés ». La HAS se refusait donc à statuer, contrairement à ce qu’elle fit pour le packing. Or en 2019, des données chiffrées, les seules que la HAS veut connaître, sont devenues disponibles. Plusieurs études scientifiques établissent que des pratiques orientées par la psychanalyse obtiennent des résultats significatifs avec des enfants autistes. Ajoutons que la HAS notait à juste titre que « la frontière entre volet thérapeutique et éducatif est parfois artificielle et floue ». Une même activité, précisait-elle, (par exemple une activité aquatique) peut avoir des objectifs éducatifs et/ou thérapeutiques parfois en fonction du professionnel qui la met en œuvre. Bref, dans le travail avec les enfants autistes, il est d’une extrême difficulté de séparer le thérapeutique, le pédagogique et l’éducatif, ces volets étant en permanence intriqués. Il n’en reste pas moins que l’abord des autistes avec des hypothèses psychodynamiques permet d’obtenir des résultats positifs (Thurin, 2014 ; Cornet 2017 ; Touati, 2016]

Je ne me sentais guère sollicité jusqu’alors d’intervenir sur la question du packing, cette pratique n’étant pas utilisée par les psychanalystes lacaniens ; mais puisque le collectif m’incite à me prononcer sur ce point, je ne m’y déroberai pas. L’emmaillotement humide est connu en psychiatrie depuis le début du XIXe siècle. Il s’agit donc d’une technique « psychanalytique » inventée avant même la naissance de Freud ! Il a été utilisé en psychiatrie pendant deux siècles sans soulever de problème, et plus récemment en dermatologie et en pédiatrie, sans plus de difficultés. Un malheureux accident mortel est survenu au Canada, en 2008, suscité par un éducateur plus qu’imprudent, puisqu’il avait entouré le visage de l’enfant dans la couverture, ce qui est contraire aux préconisations. Quoique resté isolé, et intervenu dans une école spécialisée ne se référant en rien à la psychanalyse, ce fait divers a servi de prétexte au rejet du packing par ceux qui le considèrent comme une diabolique invention freudienne. Temple Grandin affirme qu’elle aurait détesté le packing, car l’enfant doit être en mesure de contrôler la pression lui-même. Ce qui est vrai pour elle, et pour quelques autres, ne l’est pas pour tous. Un rapport du Haut Conseil de la Santé Publique, publié en 2010, fait état de nombreuses expériences positives du packing relatées par des autistes. « Certains patients, mentionne le rapport, (30 % dans une publication américaine) réclament la poursuite du packing après son interruption. Il a été fait mention de familles d’enfants autistes qui, après l’interruption d’une série de packing (pour des raisons institutionnelles : le départ du médecin responsable de l’équipe), sont venus également réclamer avec insistance la poursuite du traitement dont ils avaient apprécié les bienfaits sur leur enfant » [6]. Pour certains autistes, le packing est une expérience désagréable, il est alors évidemment contraire au but recherché de le leur imposer ; pour d’autres il est vécu comme une expérience agréable et apaisante. Est-il légitime de considérer, avec certains psychanalystes, qu’il s’agit d’une pratique qui vise à rassembler le corps de l’enfant autiste qui manque de contenance ? Il n’existe pas d’étude probante sur ce point. L’opinion dominante selon laquelle le packing ne peut être tout au plus qu’un traitement adjuvant n’a pas lieu d’être contestée. Son intérêt pour le soin des autistes est minime, mais son interdiction n’en reste pas moins abusive. Notons que ceux-là même qui, concernant le packing, crient à la torture, ou au « thermochoc », imposent bien pire aux autistes sans leur consentement (contraintes violentes et conditionnements aversifs). ABA a fait plus de dégâts que le packing en moins de temps. Un accident mortel en deux siècles pour ce dernier, or il faut imputer à l’ABA, selon Dawson, une chercheuse autiste, « des morts et des blessés » [7], et selon H. Kupferstein, une autre chercheuse autiste, beaucoup de syndromes post-traumatiques [8]. Dans ces conditions, on s’étonne que le packing soit interdit en France, et l’ABA recommandé. Constat qui met clairement en évidence que les autorités sanitaires françaises n’écoutent qu’un lobby anti-psychanalytique.

L’inclusion sociale pour tous les autistes est un idéal auquel chaque professionnel souscrit. En revanche, l’inclusion scolaire pour chacun, accompagnée de la fermeture d’établissements de soins, méconnaît que tous les autistes ne sont pas des « Aspies ». Il en est que Donna Williams nomme des « maîtres du non-être ». Si vous forcez l’un d’entre eux à intégrer une classe, il se cache sous une table, ou tente de fuguer, si on l’en empêche, il hurle, brise ou s’auto-mutile. Pour le calmer, et engager un travail avec lui, il faudrait d’abord une prise en charge au un par un, une approche indirecte d’une grande patience, et pour supporter les difficultés de ce travail des intervenants formés à la connaissance de l’autisme, et à celle de leurs propres fantasmes. Même quand on approche de ces conditions des résultats probants ne sont pas obtenus avec tous les enfants. Un établissement scolaire expérimental pourrait peut-être fonctionner sur de tels principes, mais son coût exorbitant interdirait sa généralisation à l’ensemble des autistes. L’inclusion scolaire pour tous, il faut y insister, est un rêve bureaucratique, qui conduira à alourdir la charge des parents d’enfants autistes présentant des troubles sévères, faute de lieux pour les accueillir. Il est exact que ma position sur ce point n’est pas totalement en accord avec celle du Collectif.

Il faut concéder que l’argument de la culpabilisation des parents opérée par certains psychanalystes, et d’autres professionnels, possède un fondement. Des propos regrettables ont été tenus. Il est cependant abusif de les généraliser à l’ensemble des psychanalystes : nombre d’entre eux se sont opposés très tôt à ce phénomène de culpabilisation. Il est bien connu qu’il prend sa source dans les travaux de Bettelheim. On sait beaucoup moins que sa position à cet égard était très ambiguë. Il pouvait écrire dans « La forteresse vide » : « ce n’est pas l’attitude maternelle qui produit l’autisme, mais la réaction spontanée de l’enfant à cette attitude » [9], ajoutant ce serait « commettre une lourde erreur que de prétendre qu’un parent désire créer, chez son enfant, une chose comme l’autisme »
 [10]. Il est vrai qu’il y affirme aussi exactement le contraire. Sur ce point, avec Bettelheim, chacun peut trouver ce qu’il cherche. Bettelheim était un éducateur orienté par la psychanalyse, il n’était pas psychanalyste. M. Malher et F. Tustin l’étaient. Elles furent deux des théoriciennes majeures de l’approche psychanalytique de l’autisme. La première prône comme traitement de l’autisme la mise en place d’un « principe maternant », de sorte que dans sa pratique la mère et le psychanalyste sont associés dans le travail avec l’enfant. Nous sommes aux antipodes d’une culpabilisation des mères. Frances Tustin, psychanalyste britannique, formée à la Tavistock Clinic de Londres, publie entre 1972 et 1990 quatre ouvrages qui ont construit pour une grande part l’approche psychanalytique de l’autisme. Kanner, écrit-elle en 1986, a lancé une mode bien regrettable en caractérisant les mères d’autistes comme « froides et intellectuelles ». « Je ne souscris pas à ce point de vue. […] Je suis convaincue qu’il y a quelque chose dans la nature de l’enfant qui le prédispose à l’autisme » [11]. La fameuse « mère crocodile » imputée à Lacan ne concerne en rien l’autisme. Il n’utilise ce terme qu’une seule fois dans son enseignement, à des fins de simplification didactique, pour mettre en image le complexe d’Œdipe, en rapportant la fonction paternelle à un rouleau de pierre qui empêche cette bouche de se refermer. Il ne traite à cet égard en aucune manière de l’étiologie de l’autisme, sur laquelle il ne s’est jamais prononcé. Quant à la « mère frigidaire », il s’agit d’une expression introduite par Kanner – qui n’était pas psychanalyste – et dont il a récusé la pertinence. Que les causes de l’autisme ne soient pas connues, les psychanalystes, comme la plupart des professionnels, ne l’ignorent pas.

La culpabilisation des parents sur les réseaux sociaux est aujourd’hui féroce – elle n’est pas le fait des psychanalystes. Des mères qui ont tout quitté pour s’occuper de leur enfant, mais qui refusent les violences des méthodes comportementales, s’entendent dire qu’il finira par se suicider si elle ne comprend pas que les automutilations ne sont qu’un chantage à rééduquer [12]. D’autres que s’il ne progresse pas, c’est parce qu’elles ne le stimulent pas assez, trop économes de leur temps et de leur argent. La culpabilisation des parents est aujourd’hui avivée par les exigences éreintantes des thérapies cognitivo-comportementales, qui devraient être administrées à l’enfant autiste entre 25 et 40 heures par semaine, dont les coûts sont très élevés, et auxquelles la famille doit participer. Dès lors, constatent des sociologues, « à la figure du parent responsable de l’autisme de son enfant succède la figure du parent qui « n’en fait pas assez » pour donner toutes les chances à son enfant d’évoluer positivement et de suivre une scolarité normale » [13].

Malgré l’infâme vénalité des psychanalystes, plusieurs associations de psychanalyse ont mis en place des centres de consultations gratuites, dans lesquels ils interviennent bénévolement ; tandis que beaucoup d’entre eux adaptent leurs honoraires aux revenus de leurs patients. Ils sont de plus en plus nombreux à le faire.

L’image associée au texte de Collectif, celle de Mme Roudinesco, qui la rend patibulaire, engage sur une pente dangereuse, celle qui génère un flot d’insultes antisémites, allant jusqu’aux menaces, dès qu’elle traite de psychanalyse dans les médias. Elle n’est pas la seule à se confronter à des propos haineux à l’occasion de toute intervention publique sur la psychanalyse. Le collectif ne résiste pas, hélas, à emprunter cette voie en cautionnant les insultes de Horiot à l’égard de M. Grollier et de moi-même. L’insulte signe le refus du dialogue et le mépris de l’autre. Dès lors la liberté d’expression légitimement revendiquée par les autistes s’avère non accordée aux psychanalystes. On sait à quels excès de telles attitudes de rejet peuvent conduire. Sur ce point en effet nos positions sont radicalement opposées. La liberté d’expression vaut pour tous. Nous réclamons le droit d’exprimer des opinions, souvent complexes, dans un domaine où règne beaucoup d’incertitudes, sans nous faire insulter. Qui plus est par des personnes qui ne prennent pas la peine de s’informer de nos idées, de sorte qu’elles les caricaturent pour les diaboliser. Le collectif revendique l’écoute et le respect de la différence pour les LGTB, les femmes, il s’affirme anti-raciste, ce sont des valeurs que nous partageons, mais pourquoi ces valeurs humanistes cessent-elles de s’appliquer quand il s’agit des psychanalystes ? Certes, nous méritons quelques critiques, notamment pour la culpabilisation des parents exercées naguère par certains d’entre nous ; cependant les partisans de l’ABA renouvèlent aujourd’hui à leur manière cette culpabilisation, tandis que, s’il faut en croire Dawson et Kupferstein, les charges qui pèsent sur cette méthode sont lourdes. Dans ces conditions pourquoi le Collectif fait-il preuve d’une relative tolérance à l’égard des tenants de l’ABA et d’une franche intolérance à l’égard des psychanalystes ?

Le respect de la liberté d’expression commencerait par faire droit à ma réponse en l’affichant sur le site du Collectif. Des contestations argumentées seraient alors bienvenues si elles ne s’accompagnaient pas de rejets sommaires voire insultants. Le respect de la liberté d’expression se poursuivrait par une information plus équilibrée sur la psychanalyse que celle donnée par « Freud quotidien », de sorte que l’insertion d’un lien vers un site exprimant des opinions différentes serait légitime. Le choix est large : autistes-et-cliniciens, La cause de l’autisme, l’association PREAUT, etc. Il existe aussi des associations de parents qui considèrent que les méthodes psychodynamiques ont leur place dans la prise en charge des autistes : la Main à l’oreille, le Rassemblement pour une approche des autistes humaniste et plurielle, etc. Sur ces différents sites des opinions différentes de celle du Collectif sont exprimées par des professionnels, des parents, parfois par des autistes eux-mêmes. Les textes qui s’y trouvent ont un point commun : aucune injure à l’égard de ceux qui pensent différemment. Ne s’y rencontre pas non plus la confusion si souvent faite entre psychanalyse et psychiatrie. Les détracteurs de la psychanalyse ignorent le plus souvent qu’un psychanalyste ne prescrit pas, que la majorité des psychiatres hospitaliers ne se forment plus à la psychanalyse, et que les psychanalystes déplorent le manque d’écoute des psychiatrisés dont ils dénoncent les conséquences : le retour de méthodes de contention et d’isolement dans les institutions psychiatriques.

« La liberté d’expression, rappelle Charles Conte sur le blog « Laîcité » de Mediapart, est la condition impérative du fonctionnement démocratique, du progrès scientifique, de la création artistique.[…]. Elle est nécessaire aux échanges intellectuels entre chercheurs. […] Dans un débat intellectuel, littéraire, artistique, dans un conflit politique, devant une situation sociale difficile… le premier geste doit être celui de maintenir les conditions effectives de la liberté d’expression de toutes les parties. » Le collectif parviendra-t-il à partager cette saine conception de la liberté d’expression ?

Post-scriptum :

Le collectif considère qu’il n’y a pas lieu de me donner l’occasion d’exercer un droit de réponse sur son site, puisque je devrais savoir que « le droit à la liberté d’expression n’est pas le droit au dialogue ni aux débats » [14] ! La formule est belle : beaucoup de dictateurs ne la renieraient pas. Une telle assertion ne laisse aucun espoir sur la possibilité d’échanges raisonnables. Pourquoi les craignent-ils tant ?

Notes

[1CLE Autistes répond à l’article du psychanalyste JC Maleval, le 20 mai 2019, sur le site Collectif pour la liberté d’expression des autistes.

[2Maleval J-C. Naissance d’un « Collectif pour la libre expression des autistes », sur mon Blog de Mediapart, le 15 mai 2019.

[3Higashida N. Sais-tu pourquoi je saute ? Les Arènes. 2014, p. 59.

[4Ibid.., p. 53.

[5Williams D. Si on me touche, je n’existe plus. Robert Laffont. Paris. 1992, p. 66.

[6Haut Conseil de la Santé Publique. Risques associés à la pratique du packing pour les patients mineurs atteins de troubles envahissants du développement sévères. Février 2010, p. 12.

[7Dawson M. The Misbehaviour of Behaviourists [2004], en ligne sur No Autistics Allowed.

[8Kupferstein H. Evidence of increased PTSD symptoms in autistics exposed to applied behavior analysis. Advance in Autism. 2018, vol 4, issue 1. https://doi.org/10.1108/AIA-08-2017-0016

[9Bettelheim B. La forteresse vide. Gallimard. [1967]. Paris. 1969, p. 102.

[10Ibid., p. 103.

[11Tustin F. Le trou noir de la psyché. [1986] Seuil. Paris. 1989, p. 49

[12Gay-Corajoud V. Nos mondes entremêlés. L’autisme au cœur de la famille. Témoignage. 2018, p. 79.

[13Skuza K. Jammet T. Linder A. L’importation de la bataille de l’autisme en Suisse Romande : une lecture sociologique. PSN. 2017/4 (Volume 15), p. 30..

[14En-tête ajouté à l’article « « CLE Autistes répond à l’article du psychanalyste JC Maleval » le 6 Juin 2019

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