Écouter les autistes
Collectif de praticiens auprès d’autistes

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Deux voix

vendredi 19 décembre 2014, par Claire Sant

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A propos de L’empereur c’est moi. [1] et Le petit prince cannibale. [2]

Sorti en 2013, le récit d’Hugo Horiot nous apporte un témoignage singulier sur ce qu’il nomme en sous-titre « une enfance en autisme » laissant entendre que ce passé est une épreuve terminée. En lisant son livre nous sommes en effet assez bluffés d’un parcours qu’il détaille avec précision. Aujourd’hui âgé de 31 ans le petit Julien d’avant semble en effet avoir trouvé les bricolages nécessaires à la mise à distance de ses démons d’antan. Le nouveau Hugo est maintenant comédien-réalisateur-écrivain et nous pouvons lire sur son site des informations sur ce qui l’anime [3].

Hugo Horiot nous fait entendre dans ce livre les arguments de ce que, comme cliniciens, nous défendons dans nos pratiques. C’est en écoutant ce qu’ils disent, en regardant ce qu’ils montrent que les sujets autistes nous apprennent, qu’en y prenant du temps et de l’attention, leur monde peut s’ouvrir à l’autre. Les autistes nous parlent, à nous de savoir les écouter.

A 4 ans Julien « tourne des roues », a peur que le sol s’écroule sous ses pieds, ne défèque pas et n’articule pas un mot. Il peut faire des crises terribles, hurlant, se griffant se bouchant les oreilles, laissant son entourage pétrifié. Il est éclairant de lire à propos des premières années de Julien, le livre de sa mère, Françoise Lefèvre, « Le petit prince cannibale ». Francoise Lefèvre écrit : « Difficile pour les autres, les spectateurs, de comprendre que tu criais de souffrance et non de colère comme devant mes souliers dépareillées » [4]. Elle y soutient, face à un environnement social qu’elle décrit hostile, que son enfant dit beaucoup de choses. Entre patience et désespoir elle donne dans un style très précis les temps forts de ces premières années. « J’apprendrai ton langage. J’entrerai dans ton silence. J’oublierai ce que je crois savoir. Je t’aimerai. Te respecterai indéfiniment. » écrit-elle [5]. Un jour, relate Hugo Horiot, elle lui offre un téléphone qui permettra à Julien d’articuler un premier mot. C’est le début de l’expérience de la parole qui amènera l’année suivante Julien à la nomination.
En attendant, Julien écoute attentivement la tuyauterie du monde et hurle en entendant chanter les tourterelles ou bien est terrorisé à l’idée d’éclater comme un ballon quand il défèque. Comme femme de lettres, sa mère sait que les mots qu’elle glisse dans son oreille sont précieusement conservés et analysés même si le découragement, la solitude qu’elle décrit avec talent sont des épreuves difficile à concilier à son métier d’écrivain.

C’est à la naissance de sa petite soeur quand il a 5 ans que le face à face entre « Ma petite soeur ne sait pas encore parler et moi je ne veux pas parler. » [6] semble provoquer chez Julien un intérêt pour le monde extérieur tout à fait singulier.
Cette année-là Julien revendique un nouveau prénom. Loin de s’opposer à l’assassinat de Julien, « j’ai tué Julien » dit-il, sa mère entends dans cette injonction un évènement essentiel pour son fils qui désormais, on doit l’entendre, s’appellera Hugo. « Après avoir décapité Julien, j’ai nommé Hugo roi de mon corps et de mon esprit. Empereur suprême de mon royaume. » écrit-il [7] C’est par le langage et le soutien de sa mère que Julien devenu Hugo trouvera une forme d’apaisement. Mais avec le langage Hugo découvre les approximations, les quiproquos et le monde des semblants et exprime avec un style très personnel ce constat, « parler c’est mentir » et le conflit intérieur qui en découle « chaque mot me tue ». Au fil de ses constructions, d’être « petit dragon » à vouloir « devenir vampire », Hugo cherche avec obstination une issue à son drame intérieur quand parfois Julien refait surface et le renvoie encore à ses démons. Le chemin est chaotique et le travail obstiné. Il faut dire que cet « empereur » est très intelligent et ne parle pas pour ne rien dire. D’ailleurs il ne répète pas. Les mots sont trop importants et précieux pour les répéter dans un blabla infernal.

En 4e Hugo décide de se présenter comme délégué de classe et dans une harangue digne d’un personnage politique parle devant toute sa classe. Candidat efficace son discours se termine ainsi : « Si vous m’estimez digne de votre confiance, alors faites parler les urnes, afin que je puisse parler en votre nom » [8]. Il est élu 23 voix sur 31.
Dans ce parcours difficile où aucune administration n’a enregistré son changement d’identité, Hugo soutenu par sa mère sont en résistance. « A l’école, ils m’ont toujours appelé Julien. Et moi j’ai toujours laissé faire. Ça m’arrange. Comme ça, je ne suis pas là. Je n’ai jamais été avec eux. » écrit-il [9]. Oui, Hugo s’arrange avec ses bricolages plutôt bien et semble s’éloigner du Julien d’autrefois.

C’est en toute logique qu’au lycée, il se saisira d’un club de théâtre et suivra la classe d’art dramatique comme auditeur libre. Il y trouve sa voie et sa voix et son parcours professionnel est tout à fait exceptionnel. Nul doute que sa rencontre avec le théâtre a permis à Hugo Horiot de s’extraire de son enfermement et a eu valeur de « l’affinity thérapy » développée par Ron Suskind et que nous faisons entendre auprès du public. Après l’écriture de son témoignage il mettra en scène et jouera la pièce au théâtre « L’empereur c’est moi ».

Vous l’aurez compris nous avons dans ses deux témoignages une approche très riche et pertinente du monde des autistes et de leur souffrance emmurée. La souffrance est aussi du côté des familles confrontés en France à l’absence de structure, d’AVS et autres soutiens institutionnels pouvant permettre aux enfants autistes d’être accompagnés au plus près de leur singularité. Hugo Horiot et Françoise Lefèvre ont gagné une bataille tout à fait remarquable et leur parole ne peut que nous laisser impressionnés. C’est bien en suivant le chemin sinueux, angoissé, parfois effrayant que les autistes nous enseignent et c’est à partir de cet enseignement que peuvent se faire jour les points d’appuis nécessaires à l’expression singulière de leur être.

Néanmoins on peut s’étonner à la lecture du site d’Hugo Horiot comment il a pu en concevoir une colère aussi véhémente contre la psychanalyse, qu’il n’a apparemment pas rencontrée, le packing qu’il associe à la psychanalyse mais qu’il n’a pas pratiqué et de toutes les idées qu’il développe sur les thérapies par la parole en général qu’il dénonce sur son blog puisque, écrit-il à Pierre Delion « l’autiste ne parle pas ».

On peut entendre à la lecture de ses deux livres combien ces voix et ces paroles nous accrochent au plus profond du monde tourmenté des sujets autistes et que le langage articulé n’est pas le seul outil pour les cliniciens. Les jeux, l’observation et les inventions y sont convoqués aussi.

Claire Sant

Notes

[1Hugo Horiot, Editions L’Iconoclaste, Paris, 2013

[2Lefèvre. Françoise, Actes Sud, coll. Babel, Arles, 2005

[4Le petit prince cannibale, p.46

[5p.87

[6p.67

[7p.95

[8p.163

[9p. 179

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