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Ralentir ! Les jeunes autistes au temps du confinement (version longue)

mardi 5 mai 2020, par le Collectif de praticiens auprès d’autistes

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Ralentir ! Les jeunes autistes au temps du confinement (version longue)

par Olivier Brisson.

24 avril 2020.

À l’annonce de la fermeture des écoles, des lieux d’accueil et des suivis divers, de très nombreux parents, proches ou professionnels d’enfants autistes ont, dans un premier mouvement, pensé que la situation allait potentiellement être infernale. Or, pour beaucoup des ces enfants, le confinement n’est pas du tout l’enfer qu’on croit.

Une version resserrée par l’auteur a été publiée en tribune sur le site de Libération : https://www.liberation.fr/debats/2020/04/23/ralentir-ce-que-dit-le-confinement-de-l-accompagnement-des-jeunes-autistes_1786168 - Remerciements. 

I. D’une inquiétude légitime mais imaginaire au constat réel

Cela fait maintenant quatre semaines qu’une grande partie de la population française et mondiale est contrainte à rester confinée à domicile avec les quelques autorisations de sortie que l’on sait et pour les raisons que l’on connaît. La réflexion qui suit et les questions qu’elle pose, sont nés des inquiétudes véritables que j’ai eu quand ce nouvel état des choses nous a tous sidérés en ce début de printemps, pour les enfants que je côtoie au quotidien dans ma pratique professionnelle de psychomotricien en pédopsychiatrie publique, à savoir en très grande majorité, des enfants diagnostiqués autistes, ayant entre 2 et 10 ans. Pour les uns dans le cadre d’un Hôpital de Jour, pour les autres – souvent passés par ce premier d’ailleurs – dans le cadre de consultations ambulatoires.

Comment ces filles et ces garçons allaient réagir à l’injonction subite de rester chez soi, au bouleversement radical des routines construites du quotidien, ces enfants dont on a coutume de dire qu’ils sont « intolérants aux changements » ? Qu’allaient provoquer ces arrêts brutaux des suivis engagés et des scolarités mises en place au prix, très souvent, d’une persévérance remarquable des parents vu l’extrême précarité des modalités d’accompagnement à ce jour en France (manque cruel de structures pédagogiques ou de structures de soins si besoin, manque ou inexistence de formation pour les AESH, parcours du combattant pour la reconnaissance des particularités ou difficultés, déresponsabilisation officieuse des familles dans le choix de l’orientation quand bien même elles sont les demandeuses officielles etc.) ? Et autant le dire tout de suite, l’anticipation allait bon train et nous poussait même à nous demander comment nous allions pouvoir soutenir les familles face aux crises et autres troubles du comportement qui allaient surgir ou ressurgir, quels dispositifs mobiles ou ambulatoires nous allions devoir inventer pour ces enfants et leurs proches qui allaient vivre l’invivable.

Or, quelle ne fut pas notre surprise en apprenant, appel après appel, jours après jour, et même semaine après semaine, que ces garçons et ces filles que nous connaissions tout de même assez bien et pour lesquels nous avions ces inquiétudes somme toute légitimes, allaient, pour la plupart, bien. Voire très bien.

Avant de continuer, je tiens à préciser que les propos qui suivent ne se veulent pas exhaustifs ni généralisables à toutes les situations vécues. Il est évident qu’une expérience telle que celle que nous vivons actuellement ne peut être traversée de manière uniforme, et encore moins pour une population dont on sait combien les profils et les modalités d’appréhension du présent sont singuliers. Je reprendrai plus loin les cas et leurs contextes qui viennent, de par la difficulté de leur situation, nous prévenir de toute conclusion globalisante.

II. Pas de meilleurs retours que ceux des concernés

Dès la première semaine, nous avons contacté toutes les familles et nous maintenons ces appels de façon hebdomadaire pour d’abord prendre la température de l’ambiance chez chacun et apporter, si nécessaire ou demandé, quelque conseil, idée ou proposition d’activité, humble contribution à l’exercice du quotidien en situation de confinement. J’appelle personnellement une grosse quinzaine d’enfants suivis en consultation et nous nous partageons avec l’équipe les appels pour la vingtaine de ceux accueillis à de l’Hôpital de Jour.

Il ressort de ces retours quelques éléments signifiants : un début de confinement compliqué, puis une habituation dans les jours suivants à ce nouveau rythme plus resserré géographiquement et avec souvent la communauté des rencontres réduites à la famille nucléaire, au complet cependant. Ce « changement » a effectivement eu un effet troublant, beaucoup de parents nous ont expliqué que les enfants cherchaient à sortir, à partir à l’école, d’autres ont mis leurs chaussures ou pris leurs cartables les deux premiers matins, certains ont eu du mal à s’endormir également. C’est d’ailleurs un des retours négatifs les plus fréquents, cette question de l’endormissement (pas nécessairement du sommeil) mais qui s’explique tout de même par le fait que le rythme actuel est clairement moins épuisant que celui classique de la vie quotidienne hors confinement. Mais, une fois entendu que le nouveau périmètre concernait la maison, les enfants, beaucoup plus aisément que leurs parents, ont retrouvé leurs marques et trouvé bénéfice à être dans ce milieu familier, peuplé de leurs objets et repères personnels.

J’apprends ainsi que A., particulièrement apaisé, s’installe régulièrement à l’étage dans la chambre où télé-travaille son père pour manipuler son slime avec moult vocalises, peut par moments jouer avec son frère et mange depuis trois semaines à table avec toute sa famille, lui qui, d’ordinaire, est à fleur de peau, semblant se protéger de tout contact. Le père de G. me dit que son fils vit le confinement très bien, qu’il se suffit du jardin pour prendre l’air, mais que le reste du temps, il est très occupé avec ses playmobils et les mises en scène qu’il crée avec des décors aux portes multiples. Lui, c’est ça son « truc », le binaire ouvert/fermé. Ça a commencé avec les yeux, puis les lumières, puis les portes, les tiroirs... aujourd’hui c’est avec les playmobils, et les ouvertures amènent des bonjours, les fermetures, des au revoir... ça se complexifie.

Quand j’ai Y. au téléphone, c’est lui qui m’explique d’une voix tout à fait bien posée les bêtises que son doudou-lapin a faites dans le salon, lui qui en séance ne lâche des mots que chuchotés. Je reçois également une vidéo de C. envoyée par sa maman, jouant du synthétiseur avec frénésie et musicalité, main droite jouant une ligne de basse sur la rythmique électronique lancée, et main gauche animant la mélodie. C. n’est pas non-verbale mais reste très économe en parole. C’est sa façon à elle de donner des nouvelles, et madame me confirme qu’elles sont bonnes, que l’humeur est au bon fixe, qu’elle fait beaucoup de piano, parce que son truc à elle c’est ça, le piano et la musique en général. 

Je pourrais parler de M. dont la maman, d’ordinaire très inquiète pour le parcours scolaire de son fils actuellement en moyenne section (et ça n’est pas sans légitimité, puisqu’on ne cesse de rappeler aux parents que l’enfant a du mal à intégrer son « métier d’élève »...) a fait un « bond dans le langage » depuis qu’il est à la maison avec sa famille au complet. Il ne cesse de jouer et fait maintenant des phrases complexes. Je pourrais parler de M. qui profite du confinement pour apprendre les alphabets arabes ou cyrilliques et dont la mère me dit que le confinement l’a beaucoup adouci.

Ces enfants sont-ils une exception dans leur genre ? Une assurance, ce ne sont pas des enfants issus d’un contexte social d’exception. J’exerce dans le Nord de la France, dans une ville dont on parle davantage pour son taux de chômage et la radicalisation des habitants de ses quartiers plutôt que du fait qu’il y fasse bon vivre. J’ai voulu avoir d’autres retours que ceux-là, ceux des enfants que j’accompagne. D’abord auprès de proches exerçant dans des contextes similaires au mien, mais parfois à d’autres postes et dans d’autres lieux, psychologue, infirmière, éducatrice, instituteur spécialisé puis, via les réseaux sociaux auprès d’un public élargi et concerné mais donc totalement inconnu.

Les premiers, les professionnels de mon entourage, ont confirmé mes impressions. J’ai contacté les autres en publiant sur un groupe Facebook dédié à la condition autistique une sorte de mini-enquête où je demandais des témoignages quant à la façon de réagir de leurs enfants autistes au confinement. Là encore, sur vingt discussions écrites avec des parents, trois expriment un quotidien difficile voire insupportable depuis le confinement, et les dix-sept autres revendiquent un mieux-être de leur enfant du fait du ralentissement imposé du rythme habituel. 

Quelques morceaux choisis des réponses reçues :

« Mon fils de bientôt 6 ans est content de cette routine (...) Il dort bien. Je suis surprise. Même s’il connaît et récite l’annonce ’alerte Corona’, il n’en parle pas plus que ça (…) ». Céline G.

« le mien parle beaucoup mieux ces jours là ! (...) » Sarah H.

« (…) Depuis le confinement il dit coucou, au revoir, kiki pour notre chien, doudou, bibi, et chaque jour il fait des efforts et des progrès. Le confinement semble lui réussir ». El Dia

« maman d’un enfant TDAH et d’un autiste asperger je vis ce confinement incroyablement bien. J’en suis la première étonnée. On a rythmé la journée avec cours le matin, temps libre puis 1h de musique s’ils le souhaitent jusqu’à 15h environ temps libre, goûter puis film en famille. Les journées passent paisiblement (la plupart du temps) ». Jennifer F.

« Notre fils Léo 2 ans et demi (…) a normalement un suivi de 3 séances d’orthophoniste, 2 séances de psychomotricité et 1 séance d’ergothérapie par semaine . Ma seule peur était une régression et pour le moment cela se passe bien, il est même plus serein, plus apaisé. (...) » Aurélie Y.

« (…) ce moment est pour moi une façon de se reconnecter aux essentiels de la vie, souder la fratrie et moi avoir le temps de profiter avec eux (…). On fait même du sport en famille, chose inimaginable avant ». Art. Sec.

« (…) Depuis le confinement il parle de mieux en mieux, il s implique dans les jeux des plus grands et accepte de jardiner, de peindre et de modeler. Il s’adapte bien à la situation à ma grande surprise ». Julie C.

« (…) le confinement se passe très bien, plus de crise de frustration, ni de colère, il est plus ouvert, plus impliqué. J’ai vraiment l’impression que ce rythme calme à la maison lui convient. On n’a pas vraiment instauré de routine. On fait le travail scolaire, on passe du temps dehors, on joue beaucoup tous les deux (...) ». Nathalie R.

« Mon fils n’a jamais été aussi serein que pendant cette période je le trouve plus calme, il fait des efforts pour communiquer c’est vraiment incroyable ». Na Nou

« Ici, elle s’adapte plutôt bien. Elle adore jouer dehors, le seul hic c’est qu’il faut juste lui trouver des activités à faire (...) ». Toky N.

« Mon petit n’a que 4 ans ; entre son école à mi temps, prises en charge et transports, il avait plus de 40 heures par semaine, un emploi du temps de ministre, fatigue et crises. (…) Mon petit m’a montré qu’il a besoin de moments de qualité et de temps libre, et moi j’en ai besoin aussi. (...) » Gladys L.

« Mon fils s’ouvre. Parle de mieux en mieux. Imite. Joue avec sa sœur. De quoi s’interroger sur ce qu’on leur inflige comme stress et pression en temps normal. Nous, de notre côté en tous cas, allons en faire une analyse pour nous ré-évaluer ».Marina N.

III. Perdre ou occuper son temps

Lors des entretiens téléphoniques, la crainte principale des parents, s’il en est une, porte sur les apprentissages, ou plus précisément sur les apprentissages scolaires et la peur d’un déclin ou d’une régression. Difficile voire impossible dans certains cas pour les parents de trouver les moyens de mettre leurs enfants au travail sur table. Le « métier d’élève » ne semble pas facilement transposable d’un espace dédié à celui domestique. Et on entend en creux la culpabilité pointer le bout de son nez, nourrie par la multitude de publications à destination des parents qui doivent rester multitâches et stimulants pour occuper les enfants : des guides pour éviter les crises, des pictogrammes spécial confinement, des ressources en ligne d’activités adaptées, des tutoriels vidéos d’exercices physiques accessibles aux enfants TND (avec Troubles du Neuro-Développement). La profusion des créations de supports, d’avis, de conseils d’experts ou de formations par des coachs n’a pas attendu la fin de la première semaine. Le président de la République lui-même y est allé de son message tout en bienveillance réfléchie et affectée le 2 avril, offrant comme un sésame à une vie meilleure, une pauvre autorisation de sortie à peine plus dérogatoire que celle de tout un chacun, quelques kilomètres en plus de disponibles et une durée plus souple.

Mais comme me le rappelait un ami père d’un jeune homme autiste, le parc reste fermé, la forêt interdite, restent juste les rues de la ville pour la ballade du jour. Un ton compassé donc pour une annonce d’une triste misère. C’en était embarrassant. Parce que des situations de crises, il y en a, des situations où le confinement fait flamber les tensions, des situations de précarité importante, des logements trop petits, des logements insalubres ou extrêmement mal isolés, rendant les parents extrêmement nerveux du bruit de leur propre enfant vis à vis du voisinage qui se plaint, les situations qui ont tellement été abandonnées jusque-là que la violence s’est immiscée dans les foyers, la violence ou la mélancolie. Quoique... si nous étions cyniques, nous irions jusqu’à dire que les parents vivant ces situations d’exclusion du quotidien social avaient déjà l’expérience du confinement et de la solitude extrême... ces parents célibataires au RSA avec enfants parfois lourdement handicapés sans accompagnement ou ces mères qui savent que ces pères deviendront agressifs au contact des enfants sur la durée... Oui, ces familles-là auraient eu besoin d’un soutien concret des pouvoirs publics en cette période qui révèle les fragilités et peut les empirer. Mais, en m’excusant auprès de toutes ces familles-là de ne pas approfondir ces questions, je vais reprendre le fil de mon propos, et affirmer, que, non, les enfants autistes chez eux ne perdent pas leur temps !

Quand, en l’occurrence, on demande aux parents s’ils ont effectivement le sentiment que leurs enfants régressent dans les apprentissages, aucun ne m’a jamais répondu que oui. Tous au contraire expliquent qu’ils progressent, et cette progression s’illustre principalement dans le champ des interactions (regards, jeux, échanges, rires, langage...).

Par ailleurs, s’ils ne perdent pas leur temps, c’est aussi parce qu’ils savent à quoi l’occuper.

IV. Le moteur du développement autistique ou les modalités atypique de recherche des savoirs

On sait, jusque dans la question diagnostique qui continue à s’appuyer sur des critères phénotypiques, à savoir un ensemble de traits observables chez un individu ou un organisme, que l’on entre dans le spectre de l’autisme dès lors que l’on repère des particularités communicationnelles et interactionnelles « déficitaires  » ainsi que des comportements ’à caractère restreint et répétitif’. Laurent Mottron, qui fait consensus dans le domaine tant ses recherches sont précieuses et solides, isole parmi ces derniers, trois catégories de comportements répétitifs : « les comportements répétitifs qui sont associés à des émotions ou favorisés par elles » (hand-flapping etc.), les « comportements liés à la réduction d’input informationnel ou comportements de captivité  » (balancements etc.) et « les orientations spontanées vers une information spécifique » (explorations visuelles atypiques, alignements, sériation...) (2). Il précise qu’il y a tout lieu de penser que ces derniers comportements complexes sont beaucoup plus spécifiques de l’autisme que les deux premières catégories.

Or ces comportements ont donc deux particularités, la première est qu’ils sont orientés vers une information spécifique, c’est à dire qu’ils ont une fonction de prise d’information par expérimentation active, comme une continuité des pratiques du jeune enfant d’avant l’entrée dans le langage. C’est ce que Piaget appelait les «  réactions circulaires tertiaires » du stade sensori-moteur, ce même stade qui précède l’accès la « fonction sémiotique », fonction même qui ne s’intègre pas naturellement chez les enfants autistes.

Mais alors, si l’on souligne si souvent l’importance des manipulations et autres expérimentations actives dans le développement de l’intelligence pratique du jeune enfant au développement typique, prenant soin de préciser que le bébé « ne se contente plus de reproduire (ses actions) à l’identique. Il va introduire des variations, et véritablement expérimenter les différentes propriétés d’un objet  » (3), pourquoi est-il encore si fréquent de n’attribuer aux comportements d’exploration des enfants autistes, aussi ciblés soient-ils, que les seuls attributs de restreints et répétitifs, sous-entendu improductifs de savoir ?

La seconde particularité de ces « orientations  » est qu’elles sont « spontanées ». Ça dit quoi ? Qu’elles sont motivées, choisies ! Quand bien même nous n’y comprendrions rien, quand bien même nous n’y verrions pas de finalité, elles ont une fonction. Et plus d’une d’ailleurs, parce qu’au delà d’une première qui serait celle d’être apaisante, cela personne ne pourra le nier, ces explorations sont source de plaisirs et mettent l’enfant au travail. Tous ceux qui côtoient des enfants autistes, dans leur vie personnelle ou professionnelle, savent le sérieux qui les anime quand ils sont à la tâche avec leurs objets élus. C’est d’ailleurs souvent risible d’entendre dire qu’ils ont des troubles de l’attention quand on sait combien ils peuvent s’immerger des heures durant dans leurs manipulations spontanées.

D’expérience, nous voyons revenir fréquemment des familles d’objets qui mobilisent ainsi l’intérêt d’une grande partie des enfants autistes, les objets giratoires comme les roues des voitures, les moulins à vent, les toupies, les machines à laver, les montres et horloges etc. ; les véhicules ; les drapeaux ; les signes imprimés comme les chiffres, les lettres, mais aussi les symboles, les pictogrammes de la vie quotidienne, les logos, les marques etc. ; les cartes et les plans, de villes, de pays, du monde, de transports etc., ou enfin les personnages ou personnalités de la culture populaire, réelles ou de fiction.

Tout un ensemble d’objets manipulables ou retrouvables dont les enfants auront un usage hors du commun, sans le nécessaire recours à l’autre. Et ceci est important me semble-t-il : à l’heure où les enfants inscrits dans une dynamique développementale majoritaire, chercheront le savoir chez l’autre (« c’est quoi ça ? » répété à l’envi) et trouveront bénéfice narcissique à la valorisation de ce dernier, les autistes eux n’ont pas ce recours naturel comme béquille et semble devoir se débrouiller seuls pour repérer, organiser et comprendre le monde environnant. D’où l’appui sur des objets-partenaires invariants, stables et maîtrisables par lui-même, dont il cherchera à comprendre toutes les propriétés et qui lui serviront dans leur complexification future à élargir son univers.

On peut faire l’hypothèse que pour les enfants autistes, le moteur du développement n’est pas dans la réponse de l’autre, pas dans la valorisation narcissique pourrait-on dire, comparativement aux habitudes des enfants qui par exemple mangeront proprement pour faire plaisir à papa, resteront assis en classe pour que la maitresse ne fasse pas les gros yeux, ou réciteront leur poésie avec fierté devant les grands-parents ébahis. Sans réelle volonté de mettre l’autre à distance, ils ne trouvent peut-être pas en eux cette nécessité classique d’en passer par là et peinent à y mettre du sens. Dès lors, si l’autre, adulte ou enfant, n’est pas le lieu du savoir et la transmission orale son véhicule, l’autiste doit trouver une cohérence au monde par ses propres moyens. Ce qui n’empêche en rien la proximité, la complicité et l’attachement aux êtres de l’entourage, bien au contraire, ils sont justement les personnes qui apportent la stabilité nécessaire à l’émergence de ce travail psychique en mouvement.

V. Repenser les comportements dans leu dimension dynamique

En effet, qui dit mouvement dit déplacement. Et le temps que l’enfant passe à aligner ses stylos ou à déchiqueter des feuilles en bouts minuscules ne se répètera pas à l’infini sans produire du nouveau. M. par exemple, est un petit garçon que j’ai connu quand il avait moins de 2 ans. Non-verbal à l’époque, il était très farouche et refusait globalement toute proposition venant de l’extérieur, se suffisant de son propre petit manège consistant, en permanence à se saisir des objets de couleur verte. Cette « obsession  » et le déclin relationnel observé autour des 18 mois de l’enfant inquiétant les parents, les professionnels de la crèche et le pédiatre, le suivi pluridisciplinaire a débuté. Pour ma part je continue à l’accompagner depuis près de 6 ans. Durant tout ce temps, sa marotte a évolué. De la sélection unique des objets verts, il est passé au tri par couleurs, faisant des tas de bricoles jaune, verte, bleu, rouge ; puis ce fut l’époque plus précise des formes, cherchées dans toutes les boites de jeux ou dans les objets usuels, pour faire des classes de ronds, de triangle, de carré... ; quelques mois plus tard, c’était les chiffres qui prenaient toute son attention. Alors la parole a surgi. Les premiers mots étaient bien la nomination des chiffres. M. reconnaissait donc les chiffres à moins de trois ans mais ne répondait pas à son prénom ou ne disait pas bonjour.

Une fois lancé sur les signes imprimés, M. s’est intéressé à l’alphabet, français d’abord puis arabe. Il s’est saisi des feutres pour commencer à écrire des suites de lettres ou de chiffres lui qui n’avait jamais dessiné un bonhomme aussi têtard soit-il. Les mois passant, ce fut les logos de TV qui l’ont passionné, il les mémorisait, les redessinait et les nommait. Sauf qu’aujourd’hui le monde audiovisuel contemporain ne compte plus les 7 chaînes de notre enfance, mais des centaines via les box internet et câbles divers ! M. les avait toute en tête et les dessinait à la suite, logo à l’appui, avec les feutres véléda, sans modèles donc. Puis il y a eu la période des Emojis, celle des signes astrologiques…

À quoi bon, me direz-vous ? À quoi ce savoir pourrait-il bien lui servir ? Déplaçons la question et demandons-nous la même chose à propos de l’apprentissage des comptines pour les enfants du même âge dans ce cas. Mais M. ne s’est pas arrêté en si bon chemin, il a découvert les drapeaux... Aujourd’hui, M. dessine (sans modèle, on s’entend) des centaines de drapeaux, avec un geste brusque mais n’oubliant aucun détail signifiant, et là encore en nommant le nom du pays correspondant. Il a également découvert la fonction « écoute » sur Google Translate, lui permettant d’entendre dans toutes les langues qu’il sélectionne, en parallèle du dessin du drapeau, la traduction d’un mot choisi comme ce fut le cas avec « bonjour » dernièrement. 

Le temps des enfants autistes, aussi suspendu puisse-t-il paraître ne se répète pas à l’infini. A 3 ans, L. passait et repassait ses trains en bois, allongé, devant ses yeux, le corps agité de soubresauts comme s’il était la machine. Son quasi-unique mot était TGV. Aidé de sa famille, L. a nourri sa passion et les savoirs prenaient le pas, non sans période agitée. Le dénombrement est passé par les wagons, la mémoire s’est travaillé avec les records de vitesse, l’écriture et vocabulaire en apprenant le nom de toutes les compagnies ferroviaires existantes. L’histoire et la géographie se sont déplié à partir de la découverte des différents types et modèles de train. Jusqu’au voyage à Schaerbeek et son musée «  Train World  » où tout le monde partage la même passion.

On voit la complexification des phénomènes et l’organisation du monde ou du vivant qu’ils créent. D’un intérêt sensoriel particulier, visuel, auditif ou vestibulaire par exemple, l’enfant s’appuie sur le savoir qu’il en tire et se construit un représentation logique, organisé par classe, par famille, jusqu’à la constitution d’un lien social inédit. Parce que c’est à partir de leurs passions que les jeunes se dirigent vers l’extérieur et les autres.

Il est primordial de garder en tête la dimension dynamique des actions des enfants sur le monde. Que tout travail de pensée est productif de savoir, même si, pour le voisin c’est dur à comprendre. Et que le sérieux mis par les enfants dans ces comportements atypiques et l’acharnement à cent fois sur le métier remettre leur ouvrage, montre par eux-mêmes leur importance et leur nécessité vitale et développementale. De même qu’il est capital de ne pas figer les enfants à l’instant T de leur développement quand on les croise. On retrouve cela dans la majorité des évaluations diagnostiques, standardisées ou cliniques, où le but est de repérer et quantifier les manques ou les déficits des fonctions comparativement à la moyenne des enfants, donnant au final un tableau toujours présenté sous une forme négative. Il n’a pas ci, ne sait pas faire ça, et quand parfois, on évoque quelque chose qui serait le produit spécifique de l’autisme c’est pour parler de comportements défis ou comportements problèmes. Cette pétrification des enfants dans leur symptôme du moment amène des parents à nous demander : « est-ce que vous pensez que mon fils va progresser ?  »

VI. Les attentes asynchrones de l’environnement

Il n’est pas inintéressant de penser et analyser les spécificités autistiques par le prisme du rapport temps. Un médecin-chercheur comme Bruno Gepner (4) montre depuis des années le bénéfice de la lenteur dans le traitement des informations visuelles chez les autistes, à partir de nombreuses études et recherches, comme par exemple l’effet flagrant du ralentissement de la vitesse des vidéos montrant des expressions du visage sur le comportement d’attention des enfants autistes, qui d’un coup, réagissaient en écho à ce qu’ils percevaient. On peut également s’intéresser au fait qu’un certain nombre d’orientations spécifiques et spontanées peuvent être vues comme des moyens de traiter l’organisation et la représentation temporelle : les alignements, les trains ne sont-ils pas les supports classiques de représentation de déroulement du temps dans les classes maternelles pour les jours, les mois, les saisons... Les sabliers... les représentations circulaires pour les saisons, les heures sur les montres... et on pourrait même partir du simple battement (de paupière sur les yeux ou des mains sur les oreilles) qui vient séquencer, fragmenter les flux.

Mais sans approfondir ici ce sujet passionnant, restons sur un constat banal et néanmoins déplorable : l’accompagnement actuel des enfants autistes est réfléchi à l’aune du temps et du rythme de développement du plus grand nombre. Sauf que les enfants autistes ne sont pas des enfants souffrant d’un retard qu’il leur suffirait de rattraper, ce sont des enfants au développement différent, avec des forces dynamiques et des difficultés qui leur sont propres et dont on ne peut faire fi, sauf à nier tout ce qui fait leur singularité, les assujettissant à ne concentrer leur énergie qu’à tenter de se lover dans le moule d’une normalité bien étrange. On sait que l’entrée dans le langage, si elle est arrive, est différée et arrive en moyenne entre 4 et 7 ans, qu’elle est souvent postérieure à l’intérêt pour l’écriture et que les jeux sociaux classiques n’ont pas particulièrement d’intérêts pour eux. On sait également que les pédagogues à l’origine des programmes pédagogiques de la maternelle aux classes supérieures s’appuient sur les intérêts et les compétences des enfants en fonction de leur âge, qu’ils ne font que soutenir le développement naturel des fonctions cognitives des enfants.

Que l’on trouverait très étrange de voir un instituteur de petite section demander à ses petits élèves de connaître leur alphabet, d’écrire leur prénom ou de calculer de 2 en 2. On préférera le voir s’ajuster à la socialisation naissante des membres du groupe, en proposant des jeux d’imitation collective, des chansons à gestes ou des comptines pour découvrir son schéma corporel. «  Suivre le rythme de l’enfant  », comme on l’entend désormais partout. Alors pourquoi est-ce si difficile à entendre quand il s’agit des enfants autistes ?

VII. Ralentir et respecter les rythmes sublectifs

Le confinement que nous vivons, à la lecture et à l’écoute des témoignages que j’ai reçus, nous apprend au moins cela, qu’un changement radical de tempo dans nos vies, quand il est dans le sens d’une décélération et qu’il se vit dans un cadre familier favorable, peut être très bien accepté par les enfants autistes. 

La temporisation des exigences de la vie sociale et la tranquillisation du rythme familial peut offrir à l’enfant un contexte propice à un épanouissement trop souvent bousculé ordinairement. Si, à domicile, l’enfant connait son monde et retrouve les matériaux nécessaires à la pratique de ses passions spécifiques, il sera forcément plus disponible pour tout un ensemble d’autres événements qui jalonnent le quotidien. Nul doute également que le désir parental, même exigeant, de voir leurs enfants progresser partira de ce qu’il est et où il en est, et non, comme c’est encore trop souvent le cas, d’une comparaison au groupe ou à la norme. La coercition bienveillante est un oxymore, ne l’oublions pas.

Depuis la mi-mars donc, dans un contexte inédit et non choisi, nous faisons l’expérience de ce qu’un accompagnement au cas par cas peut amener, et cela grâce au courage des parents qui s’adaptent au mieux au rythme de leurs enfants.

Mais qu’aurait-on dit il y a encore deux mois, à une mère ou un père qui aurait fait le choix de garder leur enfant à domicile refusant les quelques heures de scolarisation quand l’AESH est présente, les séances de rééducation de trente minutes nécessitant une heure et demie de transports ou la place en IME qu’à condition qu’il soit en internat, même du haut de ses six ans ? Il est fort à parier que les professionnels auraient fait un signalement pour « défaut de soin ».

Enseignons-nous de ce qui se joue en ce moment sous nos yeux et voyons ce qui est criant : il est urgent de ralentir ! C’est probablement valable pour tout un chacun, mais c’est flagrant pour les enfants concernés par ces lignes. Eux qui peinent à s’y retrouver, sont les plus concernés par l’accélération grandissante des pressions de tous ordres. Il faudra faire des efforts pour l’inclusion et garder sa place même si c’est invivable, il faudra devenir habile socialement pout se fondre dans le paysage sans oublier qu’il faudra faire preuve de talents spécifiques pour la future insertion professionnelle, comme nous le rappelle tous ces articles dénués de tout sens critique sur les embauches d’autistes dans les industries des nouvelles technologies. Dans un monde où l’on a fini par faire entendre que le travail est émancipateur pour tous alors même que la souffrance au travail n’a jamais été si dévoilée, on comprend que les engrenages seront durs à dégripper... 

Est-il plus urgent qu’un enfant autiste « fasse une demande » ou qu’il rigole au jeu qu’on produit ? La communication entre personnes doit-elle se réduire à cette simple demande tant recherchée par les bonnes pratiques actuelles, parfois de façon totalement déshumanisée ou doit-on tout faire pour que des moments d’échange d’une autre intensité se partagent et que le goût de la rencontre s’affûte ? Est-ce que j’attends de lui qu’il me dise : « Je veux une pomme », le plus souvent avec une voix atone, ou puis-je plutôt accueillir avec une joie non-feinte la liste des personnages de Starwars qu’il nomme en les pointant sur un journal ? N’est-il pas davantage l’auteur de ces paroles-là plutôt que d’une demande instrumentale vocalisée ? Parce que l’intérêt que je porte au sien – d’intérêt – ça, il le ressent, et le lendemain, peut-être me le ramènera-t-il, ce journal, et nous recommencerons, et la fois d’après je sortirai des bâtons et peut-être qu’on en fera des sabres, et dans quelques semaines, on fabriquera éventuellement l’arbre généalogique de la lignée des Skywalkers.

Il est essentiel de prendre sérieux ce que ces enfants nous montrent de leurs intérêts personnels autant que de ce dont ils se protègent. Qu’à distance respectable de la folie du monde et de son bruit permanent, de son urgence de tous instants et des « dépêche-toi » qu’ils entendent incessamment, ils s’apaisent.

(1)https://www.liberation.fr/debats/2020/04/23/ralentir-ce-que-dit-le-confinement-de-l-accompagnement-des-jeunes-autistes_1786168

(2) Laurent Mottron, L’intervention précoce pour enfants autistes, 2016, Bruxelles, Edition Mardaga, p.27-28.

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Réaction_circulaire

(4) https://www.cairn.info/publications-de-Bruno-Gepner—10638.htm

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