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Contrer la police de la santé par une éthique de la singularité du sujet
vendredi 6 mars 2026, par
CONTRER LA POLICE DE LA SANTÉ PAR UNE ÉTHIQUE DE LA SINGULARITÉ DU SUJET
À la faveur de nombreuses méta-analyses, prenant appui sur des essais contrôlés randomisés, il est aujourd’hui établi, par des recherches statistiques dont font état les revues les plus reconnues en psychiatrie, que les psychothérapies psychanalytiques témoignent, sur des symptômes-cibles, d’une efficacité thérapeutique équivalente à celle des thérapies cognitivo-comportementales (1). Cela est solidement avéré pour la plupart des troubles dont les patients se plaignent le plus fréquemment. Cependant, en matière d’autisme, les études probantes en faveur des psychothérapies analytiques sont, non pas absentes, mais assurément beaucoup moins nombreuses. La HAS s’autorise de ce constat pour considérer en 2026 qu’elles sont non recommandées dans la pratique avec les autistes. Elles reposeraient sur un « niveau de preuve jugé insuffisant ».
Pourtant ce constat ne parvient pas à faire l’unanimité. Les plans autisme et les recommandations qui se succèdent en France depuis des décennies ne cessent de se heurter à de fortes réticences de la part des professionnels de terrain, de leurs associations représentatives et de sociétés savantes. Plutôt que de s’interroger sur ce phénomène, les administratifs de la santé se précipitent à conforter leurs présupposés, en affirmant le manque de formation des professionnels du soin français concernant l’autisme. Ils ne connaîtraient pas les bonnes pratiques et ils resteraient attachés à des conceptions obsolètes. Quand on s’interroge sur les raisons pour lesquelles ils persistent à être si bêtes et si fainéants, une réponse est toute trouvée : « l’approche psychanalytique de l’autisme » qui serait encore trop prégnante en France. Cette explication sommaire dispense de lire les nombreuses critiques informées du rapport de la HAS de 2012, faites par divers représentants d’associations de professionnels (psychiatres, psychologues, psychanalystes, etc), soulignant la faiblesse des preuves scientifiques avancées en faveur des méthodes recommandées et les objections éthiques qu’elles soulèvent (2). Si les professionnels, plan après plan, recommandations après recommandations, rechignent tant sur le terrain, ce n’est ni par ignorance ni par mauvaise volonté, ni même par attachement à des références psychanalytiques, mais par opposition, voire écœurement, à la préconisation de techniques qui ne respectent pas le sujet autiste, qui brisent sans vergogne ses défenses, qui lui font violence, que les autistes eux-mêmes déplorent, et dont l’efficacité scientifiquement démontrée est pauvre.
Les recommandations de bonne pratique ne reposent que sur un niveau de preuve très limité.
La HAS en convient : aucune des méthodes recommandées pour la pratique avec les autistes ne peut faire valoir une démonstration scientifique de son efficacité. « Une présomption » pour certaines, « un faible niveau de preuve » pour d’autres. Or ces résultats, déjà peu probants, sont obtenus par un mode d’évaluation, centré sur des symptômes-cibles, qui favorise grandement les thérapies cognitivo-comportementales. Dans la situation actuelle, l’évaluation des traitements des troubles de l’autisme se fait en utilisant la même méthode que celle qui apprécie la thérapie du cancer. Or, si les essais contrôlés randomisés sont adaptés pour mesurer l’efficacité d’un médicament, ils le sont beaucoup moins pour appréhender ce qui fonctionne dans les psychothérapies. Cela pour diverses raisons. En premier lieu, qu’est-il approprié de mesurer ? La diminution des symptômes, la faculté de travailler, d’aimer, la qualité des relations sexuelles, les compétences relationnelles, la capacité de prendre plaisir à la vie, l’ancrage dans la réalité, l’abaissement des conflits intrapsychiques, l’insertion sociale, etc. ? Ou bien doit-on faire le choix de laisser le patient définir les points sur lesquels la thérapie a été efficace pour lui (soit les items qui font sens pour lui) ? On s’empêche alors de pouvoir comparer entre patients, puisque chacun d’eux possède ses propres formes d’autoévaluation. Il est très réducteur de n’apprécier l’efficacité que sur un ensemble fini de « problèmes-cibles ». Qui plus est, la randomisation exigée par l’evidence-based medicine heurte la règle éthique du libre choix du thérapeute, tandis que l’administration des traitements en double aveugle s’avère quasiment impossible à mettre en œuvre pour les psychothérapies. Bref, les essais contrôlés randomisés ne peuvent saisir l’ajustement au cas par cas, et se bornent à mesurer l’effacement de symptômes alors que ce qui prime pour le patient est le gain en qualité de vie. La situation actuelle d’évaluation des psychothérapies, comme l’explicite J-M Thurin, est dans une impasse : « la méthodologie de l’essai contrôlé randomisé, sur laquelle est fondée la hiérarchie des preuves de la HAS, ne répond pas, dans le cadre des traitements non pharmacologiques (psychothérapies et interventions psychosociales complexes), aux critères qui lui ont permis d’acquérir son statut de norme dans le champ médical » (3). C’est pourquoi depuis 2005 l’American Psychological Association incite à compléter l’evidence-based medicine par une evidence-based practice qui doit prendre en compte l’expertise clinique dans le contexte des caractéristiques, de la culture et des préférences du patient (4), autrement dit la nature psychosociale de la relation. La HAS ne s’en soucie guère : elle s’en tient à un mode sommaire d’évaluation. Elle contribue ainsi à creuser le fossé actuel entre la recherche et la pratique. Elle sait qu’aucune étude n’est parfaite mais ne cherche pas à fonder ses décisions sur une variété de sources, ce que prônent pourtant aujourd’hui les spécialistes de l’évaluation dans le champ des psychothérapies et des interventions en psychiatrie (5).
Quel critère provisoire privilégier pour évaluer les thérapies des troubles de l’autiste ? Le plus évident semble le fonctionnement social apprécié à partir de facteurs objectifs telle que l’insertion scolaire d’enfants autistes. C’est celui qui a d’abord été mis en avant pour promouvoir la méthode ABA, la moins mal validée des méthodes recommandées, la plus étudiée, celle qui est supportée par une industrie source de revenus considérables. Elle s’est imposée grâce à une étude faisant état de résultats mirifiques : 47 % d’enfants autistes scolarisés en milieu ordinaire après deux à trois ans de traitement. Notons d’emblée le constat de 53 % d’échecs, mais soulignons surtout que de tels résultats n’ont jamais pu être réitérés. Édifiante à cet égard fut l’expérience menée en France, à partir de 2010, dans 28 institutions pilotes, bénéficiant de conditions extrêmement favorables, dotées de généreux moyens financiers, afin de confirmer le résultat précédent. Après quatre ans de pratique intensive de l’ABA sur 578 enfants autistes, 19 sortirent vers « le milieu ordinaire », soit 3,3 %. Déçues par ces résultats, les autorités sanitaires françaises se sont employées à garder confidentiel le rapport intitulé « Évaluation nationale des structures expérimentales Autisme » (6). Qu’un chiffre si probant n’émane pas d’un essai contrôlé randomisé est une aubaine pour la HAS, laquelle peut s’autoriser de cette insuffisance méthodologique pour ne pas en tenir compte.
Les études existantes en faveur de l’efficacité de la méthode ABA ne reposent que sur de faibles niveaux de preuve. Telle est en Angleterre la conclusion de l’Institut for Health and Care Excellence (NICE) (7), confirmée en 2017 par une expertise gouvernementale (8) ; tandis qu’en 2012 une étude quasi exhaustive sur la littérature scientifique de langue anglaise effectuée par l’Agency for Healthcare Research and Quality aboutit au même constat (9). Une recherche qui s’efforce en 2022 de faire le point sur les évaluations de l’ABA note certes des améliorations significatives sur certains traits de comportement, mais souligne que la majorité des études utilisent des mesures centrées sur des compétences spécifiques ou sur la réduction de comportements ciblés, lesquelles ne sont pas en mesure de refléter l’effet global ou le vécu des personnes. Aucune n’inclut de mesures de la qualité de la vie ni de données choisies par les autistes eux-mêmes (10). Quand les résultats ne sont guère probants sur l’essentiel, alors d’autres paramètres plus conformes aux attentes sont mis en exergue. Il se trouve que les chiffres sont bien meilleurs sur la progression du QI, et sur l’amélioration des comportements problèmes. Dès lors, il suffit de faire ressortir ces deux paramètres, et le tour est joué, la validation scientifique est acquise, par ce qui relève d’une manipulation de la lecture des résultats. Largement cooptés parmi les partisans des thérapies cognitivo-comportementales, les experts de la HAS ne trouvent rien à redire à ce jeu de bonneteau avec les critères pertinents.
Qui plus est, la HAS persiste à ne pas s’interroger sur les éventuels effets nocifs de l’ABA. En 2018, il a été mis en évidence que 46 % des autistes ayant été exposés à cette méthode dans leur enfance présentent à l’âge adulte un syndrome de stress post-traumatique. En outre, l’étude met en évidence pour ces sujets une corrélation statistique positive entre la gravité des symptômes et la durée d’exposition à l’ABA (11). La HAS néglige les problèmes éthiques inhérents à la pratique de l’ABA, en particulier ce que dénoncent beaucoup d’autistes, à savoir la violence qui lui est intrinsèque (12). Les critiques sur les effets nocifs de l’ABA s’amplifient dans les dernières années. Ainsi, après avoir recueilli plusieurs témoignages aux USA, une étude publiée dans Autism en 2023, conclut : « les adultes autistes se souviennent d’événements traumatisants liés à l’analyse comportementale appliquée, ne pensent pas qu’on doive les contraindre à se comporter comme leurs pairs, ont certes tiré certains bénéfices de cette approche, mais ont également subi d’importantes conséquences négatives à long terme, estiment que l’analyse comportementale appliquée est une intervention contraire à l’éthique et recommandent aux praticiens de l’analyse comportementale appliquée d’écouter les personnes autistes et d’envisager d’autres interventions » (13). On sait par ailleurs que les relations d’abus pratiqués dans des institutions orientées par des techniques cognitivo-comportementales ont été plusieurs fois rapportés. À l’inverse, une observatrice indépendante, Adeline Hazan, Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté, observe, en 2016, en visitant des institutions de santé mentale : « Certains chefs de service ont “interdit” la psychanalyse et la thérapie institutionnelle, or ces approches “placent le soignant dans une relation d’accompagnement et non de contrainte par rapport au patient”, de sorte, ajoute-t-elle, que “la corrélation entre l’abandon de ces écoles thérapeutiques et le recours à l’isolement et à la contention mériterait d’être évaluée” » (14). Une mère d’enfant autiste fait un constat convergent : « Il est bien plus agréable, pour tout le monde, affirme-t-elle, de suivre la façon de penser de ces enfants et de rester positif, que de leur imposer de s’adapter et d’être confrontés constamment à des problèmes de comportement. La meilleure stratégie pour éviter des problèmes de comportement est de les anticiper »(15). En tant que la psychanalyse incite à une relation d’accompagnement du patient, elle est assurément moins violente que les thérapies cognitivo-comportementales, qui sont foncièrement des techniques d’éducation thérapeutique, lesquelles savent a priori ce qui est bon pour l’autiste traité comme un malade.
Comment continuer à résister dans le contexte actuel de police administrative ?
Rappelons d’abord que la pratique freudienne d’interprétation des symptômes, fondée sur la mise en évidence d’un sens historique caché, ne fonctionne pas avec les autistes. Nul refoulement dans leur fonctionnement subjectif. La plupart des psychanalystes considèrent aujourd’hui qu’il est vain, afin de réduire leurs troubles éventuels, de chercher à interpréter leurs fantasmes, ou de tenter de déceler un sens caché en leur histoire. Dès les années 1970 des psychanalystes majeurs, tels que M. Malher ou F. Tustin, récusaient déjà les thèses de Bettelheim sur la causalité de l’autisme liée à des fantasmes parentaux. Se référer à la psychanalyse dans le travail avec les autistes implique l’invention de modes originaux de conduite des cures. Elles sont aujourd’hui assez hétérogènes, pour certaines centrées sur la construction de l’image du corps, pour d’autres prenant appui sur les différents bords (objets autistiques, doubles et intérêts spécifiques), d’autres encore cherchant à mobiliser les circuits pulsionnels, etc. Les approches psychanalytiques, divergentes, ne sauraient revendiquer l’apanage du savoir sur l’autisme, cependant elles partagent une position éthique qui priorise la singularité du sujet, conduisant à prendre appui sur ses initiatives, fussent-elles minimes, à tenir compte de ses défenses, et à chercher à mettre en jeu une dynamique propre à développer ses potentialités. Or cette position éthique dépasse les approches psychanalytiques : elle est partagée par la plupart des psychothérapies dynamiques. L’opposition majeure qui traverse aujourd’hui le champ des pratiques avec les autistes, comme celui de la psychiatrie, n’est pas psychanalyse ou non, mais pratiques centrées sur le sujet versus éducation thérapeutique. Il est plus important de tenir à cette éthique du sujet que de revendiquer le signifiant psychanalyse qui réfère à des pratiques multiples et hétérogènes. Prôner le respect du singulier et sa non-résorption dans l’universel, c’est ce que souhaitent unanimement les autistes qui s’expriment. « La meilleure approche, affirme Donna Williams, [serait] celle qui ne sacrifierait pas l’individualité et la liberté de l’enfant à l’idée que se font de la respectabilité et de leurs propres valeurs les parents, les professeurs comme leurs conseillers » (16). Annick Deshays confirme : « Dresser un plan scientifique d’éducation avec les autistes, de manière uniforme et unilatérale, dispense un régime de protectrice dictature […] Il prime d’abord de trouver la faculté (ou les facultés) de chaque personne autiste avant d’établir une démarche éducative » (17).
La mise du sujet aux commandes de la cure n’est pas l’apanage de pratiques exclusivement référées à la psychanalyse. À l’encontre des choix clivants fait par la HAS, ce qui s’observe sur le terrain relève plutôt d’un certain rapprochement entre des approches antagonistes. Même les partisans des techniques comportementales ABA, recommandent aujourd’hui d’être attentif aux signaux donnés par l’enfant, d’y être réceptif et réactif et de partir dans la mesure du possible des activités, désirs et intentions de l’enfant lui-même, plutôt que de systématiquement imposer l’apprentissage d’un comportement décidé a priori sans observation préalable de la personnalité de l’enfant. Certains partisans d’approches pédagogiques structurées considèrent maintenant qu’il faudrait accorder une certaine importance aux centres d’intérêts de l’autiste. D’autre part, les réticences des institutions orientées par la psychanalyse à utiliser des méthodes d’enseignement adaptées à la cognition des autistes sont elles aussi en train de se modifier : elles ont de plus en plus souvent recours à l’utilisation des pictogrammes, à la structuration de l’environnement, et à une planification individualisée des activités. L’évolution actuellement en cours, constatent certains cliniciens, se fait vers des prises en charge dites intégratives, plus diversifiées, cherchant à prendre en compte et la cognition spécifique des autistes et leur psychodynamique originale.
Approches pratiques convergentes malgré des appréhensions divergentes de l’autisme.
Un grand nombre de thérapies cherchant à intervenir sur les troubles éventuellement associés à l’autisme ont en commun de prioriser une activation des potentialités du sujet et non une normativisation éducative. À cet égard, il est possible de mentionner le SCERTS Model (18), JASPER (19), Floor Time, Son Rise et sa version française les 3 I, le modèle de Denver, l’Affinity Therapy, etc., ainsi que de multiples pratiques empiriques développées par des parents (Barnett, Idoux-Thivet, Suskind), elles partagent un respect du sujet et de ses initiatives, un effort pour adapter la méthode à la singularité, de sorte qu’elles sont difficiles à évaluer par l’evidence-based medecine. La HAS accorde cependant « une présomption d’efficacité » au modèle de Denver ; tandis que le NICE considère que JASPER dispose de preuves suffisantes pour justifier son utilisation. Le SCERTS Model et Floor Time, peuvent faire valoir des études qualifiées de « prometteuses » dans la littérature scientifique mais généralement jugées encore « insuffisantes ». Ces diverses méthodes sont essentiellement validées dans la pratique non par de vagues statistiques, mais par leur docilité aux préférences, aux affinités, aux difficultés et aux refus de l’enfant, conduisant parfois à de notables succès thérapeutiques. Elles ont toutes en commun d’être des pratiques non directives, prenant initialement appui sur des jeux dirigés par les initiatives de l’enfant autiste. Certes elles divergent sur certains points, mais pas moins que les approches psychanalytiques entre elles, il convient plutôt de souligner qu’elles convergent sur l’essentiel. Il est remarquable qu’elles soient parvenues à une certaine reconnaissance bien que ne disposant pas des moyens de l’industrie ABA, lesquels lui permettent de multiplier les études, jusqu’à en extraire quelques paramètres favorables, en passant sous silence son efficacité modeste sur l’insertion sociale et ses effets non évalués sur la qualité de la vie.
Dans la pratique avec les autistes, l’éthique de la singularité du sujet est une boussole plus sûre que tout savoir préalable. À cet égard, la thérapie par le jeu, effectuée par Virginia Axline avec Dibs, un autiste Asperger, peut être donnée en exemple. Elle n’aborda pas la cure en sachant d’avance le parcours qu’aurait dû effectuer son patient. Bien au contraire, elle s’efforça de ne rien lui dire qui eût pu indiquer un désir de sa part de le voir faire quelque chose de particulier. Elle se contenta de communiquer avec lui, en n’essayant pas de pénétrer de force dans son monde intérieur, mais en cherchant à comprendre la spécificité de son système de références. « Je voulais, écrit-elle, que ce fût lui le guide. Je voulais simplement le suivre. » Elle avait pour souci que Dibs n’ait pas le sentiment d’avoir l’obligation de lire dans les pensées de sa thérapeute pour s’orienter dans la cure. Elle ne voulait pas lui proposer une solution déjà préalablement conçue pour lui et avait l’audace de penser que tout « changement significatif » devait venir du sujet lui-même (20). L’application de cette méthode la conduisit à l’une des réussites les plus éclatantes en matière de thérapie d’un sujet autiste. Ce témoignage remarquable, mondialement connu dans les années 1960, n’entre pas aujourd’hui dans le cadre méthodologique du discours scientifique (comment l’inclure en des essais contrôlés randomisés ?). Il a pourtant bénéficié de conditions exceptionnelles puisque toutes les séances ont été intégralement enregistrées. Il établit clairement qu’avec les autistes d’Asperger la cure s’avère d’autant plus efficiente que le thérapeute est capable d’effacer son savoir afin de ne pas faire obstacle aux constructions du patient, condition pour accompagner et favoriser leur développement.
En revanche, dans la pratique avec des sujets présentant des formes plus sévères d’autisme, pour parvenir à engager et à conduire une cure, outre à une éthique de la singularité, il apparaît nécessaire de se référer à des connaissances préalables. Il est à cet égard remarquable que des chercheurs s’appuyant sur des conceptions de l’autisme aussi différentes que celles de l’approche cognitive de Mottron (21), que le SCERTS Model de Prizant (22), et que l’approche psychanalytique lacanienne contemporaine (23), conduisent à des préconisations fortement convergentes quant à la manière de travailler pour réduire les troubles des autistes. Pour l’essentiel, celles-ci : s’enseigner des autistes et de leurs parents, ne pas s’imposer de manière intrusive, favoriser la communication indirecte (claviers, Ipads, synthèse vocale, lettres en carton, pictogrammes, etc.), respecter la quête d’immuabilité (annoncer les activités à venir, énoncer les règles, éviter les surprises, structurer l’environnement de manière visuelle et temporelle), valoriser les capacités du sujet, prendre en compte sa compréhension volontiers littérale, respecter son besoin d’un refuge et d’objets protecteurs, proposer chansons, comptines et musiques (facteurs de démutisation), s’appuyer sur les forces, enthousiasmes ou intérêts spécifiques de l’autiste (incorporer ses choix dans les activités), ne pas méconnaître que le binôme récompense-punition ne possède guère de sens pour lui, bref considérer qu’il apprend mieux quand il est heureux. Les trois approches susmentionnées partagent une grande part de ces enseignements avec les psychothérapies ludiques non directives issues de la clinique avec les autistes. Moyennant parfois quelques adaptations, la plupart de ces méthodes (en particulier le SCERTS model, Floor Time, JASPER, et le Modèle de Denver) sont compatibles avec l’éthique analytique.
Les pratiques thérapeutiques avec les autistes qui se réfèrent peu ou prou à la psychanalyse, aujourd’hui non recommandées, sont d’une grande diversité et d’une étendue si large qu’elles sont difficiles à définir. Des notions issues de la théorie psychanalytique comme le transfert, l’attachement, la répétition, la résistance, etc., sont très largement utilisées par des méthodes diverses recommandées ou non. Appliquer les directives nouvelles de la HAS impliquerait donc de préciser quel est le degré de notions psychanalytiques toléré dans la pratique avec les autistes. Bon courage à ceux qui s’y emploieront.
Prenons acte que le signifiant psychanalyse rapporté à l’autisme suscite aujourd’hui un rejet idéologique, mais soulignons que s’orienter sur une éthique de la singularité du sujet est une opinion largement partagée, et que cette éthique est inhérente à diverses méthodes ludiques non directives, issues de la pratique avec les autistes. Elles prennent une place de plus en plus importante dans le monde anglo-saxon, comme en témoigne l’audience de l’ouvrage de Barry Prizant, traduit en 26 langues, exposant la pratique du SCERTS Model. Son titre, soulignant la singularité de l’autiste, « Simplement unique », indique d’emblée la convergence majeure de son approche avec celle de la psychanalyse.
Plan autisme après plan autisme, recommandations après recommandations, une grande partie des professionnels rechignent à des injonctions contraires à leur éthique et à une approche de la singularité. Les forcer jusqu’à l’écœurement à se former à des méthodes qui méconnaissent la subjectivité, qui font violence aux patients, et dont les résultats sont pauvres, échoue depuis des décennies à faire disparaître leur résistance, et continuera encore longtemps à nourrir les batailles de l’autisme. La menace ne suffit pas à convaincre quand les recommandations de bonne pratique se heurtent à la clinique.
Quand il est placé dans de bonnes conditions, quand un travail s’engage, quand un transfert s’instaure, alors c’est l’autiste qui guide la cure et non le modèle théorique du thérapeute.
1- Gonon F. et Keller P-H, L’efficacité des psychothérapies inspirées par la psychanalyse : une revue systématique de la littérature scientifique récente. Encéphale, 2021, 47, 1, 49-57. DOI 10.1016/j.encep.2020.04.020.
2 – Laurent E. La bataille de l’autisme. Navarin/Le champ freudien. 2012.
3 - Thurin J-M. Est-il nécessaire (et possible) d’établir un nouveau système de preuve en psychiatrie pour les psychothérapies et les interventions complexes ? PSN, 2016, 14, n°1, p. 32.
4 - American Psychological Association. Presidential Task Force on Evidence-Based Practice. (2006). Evidence-based practice in psychology. American Psychologist, 61 (4), 271–285. https://doi.org/10.1037/0003-066X.61.4.271
5 - Carey T. Stiles W.B. Some Problems with Randomized Controlled Trials and Some Viable Alternatives. Clinical Psychology & Psychotherapy. 2015, 23 (1), pp. 87-95.DOI :10.1002/cpp.1942
6 - Cekoïa Conseil. Planète publique. Evaluation nationale des structures expérimentales Autisme. Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie. Rapport final. Février 2015.
7 - National Institute for Health and Excellence (NICE), UK. (2011). Autism spectrum disorder in under 19s : recognition, referral and diagnosis. Clinical guideline (CG128] https://www.nice.org.uk/guidance/cg128/chapter/Recommendations.
8 - Guldberg Karen. Parsons Sarah. (2017) Scientific review of the ’Benchmarking Autism Services Efficacy’ (BASE) report (2015). http://eprints.soton.ac.uk/id/eprint/417238
9 - Agency for Healthcare Research and Quality (AHRQ). (2014) Therapies for children with autism spectrum disorders : Behavioral Interventions Update. https://effectivehealthcare.ahrq.gov/topics/autism-update/clinician
10 - Gitimoghaddam M., Chichkine N., McArthur L., Sangha S.S. & Symington V. — Applied Behavior Analysis in Children and Youth with Autism Spectrum Disorders : A Scoping Review . Perspectives on Behavior Science, 2022, 45 (3):521-557). DOI : 10.1007/s40614-022-00338-x.
11 - Kupferstein H. Evidence of increased PTSD symptoms in autistics exposed to applied behavior analysis. Advances in Autism, 2018, vol 4, issue 1, 19-29. DOI 10.1108/AIA-08-2017-0016.
12 - Dawson M. The Misbehavior of Behaviorists : Ethical Challenges to the Autism-ABA Industry. 2004. https://www.sentex.ca/ nexus23/naa_aba.html
13 - Anderson L.K. Autistic experiences of applied behavior analysis. Autism. The International Journal of Research and Practice. 2023. avril ;27(3):737-750. doi : 10.1177/13623613221118216.
14 - Hazan A. Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Isolement et contention dans les établissements de santé mentale. Dalloz. Paris. 2016, p. 86.
15 - De Clercq H., Dis maman, c’est un homme ou un animal ?, Autisme France Diffusion, Mougins, 2002, p. 97.
16 - Williams D. Si on me touche, je n’existe plus. [1992] Robert Laffont. Paris. 1992, p. 290.
17- Deshays A. Libres propos philosophiques d’une autiste. Presses de la Renaissance. Paris. 2009, p. 114.
18 - SCERTS : Social Communication, Emotional Regulation, Transactional Suppot
19 -JASPER : Joint Attention, Symbolic Play, Engagement and regulation.
20 - Axline V. Dibs. Développement de la personnalité grâce à la thérapie par le jeu [1964]. Flammarion. 1967.
21- Mottron L. L’intervention précoce pour enfants autistes. Nouveaux principes pour soutenir une autre intelligence. Mardaga. Bruxelles. 2016.
22 - Prizant, B. M. Simplement unique. Un nouveau regard sur l’autisme. [2015] Paris, Eyrolles, 2023.
23 - Maleval J-C. De la structure autistique et des faux autistes. Presses Universitaires de Vincennes. 2025.
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